Toujours sur la platière, on trouve diverses zones humides et tourbières plus ou moins profondes. Mieux vaut éviter de les traverser, au risque d'y laisser plus qu'une chaussure ! En outre la très forte valeur biologique de ces habitats rares et spécifiques, est aussi très fragile et menacée. Parmi celle-ci se trouve la Mare australe de Belle Croix où ont été pratiqué les prélèvements que je vais évoquer.
Ces mares ont une importance patrimoniale et scientifique capitale car leur très lente évolution a suivi celle du climat et de la végétation associée. Il est donc possible en les analysant de connaître le passé. Des sondages ont donc été réalisés en 2005 et 2007 jusqu'à 3 mètres de profondeur retraçant au passage 10 000 ans de l'histoire de notre forêt et du climat dans la région. Ces enseignements sont notamment rendus possibles grâce à la présence des sphaignes, formatrices de la tourbe (j'y reviens un peu plus bas).
La sphaigne, vous le savez certainement, c'est
une sorte de mousse et pour le néophyte, cela s'arrête souvent là ! D'ailleurs j'avoue volontiers que je serai bien incapable de distinguer les différentes espèces de Sphaigne. Si le genre
Sphagnum regroupe de 1 510 à 3 500 espèces dans le monde (suivant les différentes nomenclatures botaniques), seule une trentaine de taxons sont présents en France. Mais franchement, ils sont difficiles à identifier sans l'aide d'un microscope !
La sphaigne se compose d'une tige principale avec des feuilles poussant directement sur cette tige et des rameaux formant comme des faisceaux, portant eux aussi des feuilles. Donc, on est en présence de deux types de feuilles et de deux types de cellules :
• les cellules chlorophylliennes ou chlorocystes sont vivantes, bien vertes et de petite taille sont situées sur la partie haute,
• les cellules hyalines ou hydrocystes sont mortes, plus grandes et ternes mais ces cellules continuent de stocker de l'eau grâce à des sortes de poches qui sont étanches même après la mort de la cellule.
Enfin, le capitule ou apex, situé tout en haut de la plante est constitué d'un bourgeon apical, qui va pousser continuellement mais lentement et refaire des feuilles en dessous. Poussant en touffe plus ou moins immergée, c'est donc souvent la seule partie visible de la plante ce qui rend sont identification délicate. Les matières organiques mortes de la sphaigne (ou fossiles) accumulées forment donc progressivement une tourbière.
La principale caractéristique de la sphaigne est donc sa capacité à retenir de l'eau. Beaucoup d'eau ! Jusqu'à 26 fois leur poids sec selon l'espèce.
Les accumulations de sphaignes participent à la formation de la tourbière qui accumule 0,2 à 1 mm de tourbe par an. Cette lente croissance de la tourbe piège des témoins biologiques ou matériels des temps anciens. La palynologie (l’étude des pollens) et la paléopalynologie (celle des pollens « fossiles ») des tourbières permet de connaître très précisément les végétaux présents dans les temps anciens et le climat ! En général, 3 à 5 cm d’épaisseur correspondent à un siècle environ et certaines tourbières font jusqu'à 10 m d’épaisseur (en zone tropicale) !
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| Sphaigne (Sphagnum), Forêt de Fontainebleau, espèce non définie |
Plusieurs espèces de sphaignes sont généralement trouvées dans une même tourbière. 24 sont décrites en IDF et 6 n'ont plus été observées depuis plusieurs années. Lorsqu'elles s'installent, elles forment des buttes où l’acidité du sol et l’oligotrophie augmentent progressivement la rétention d’eau. Au stade "ombrotrophe", la butte peut survivre juste avec l’eau pluviale. Parmi les espèces présentes à en Ile de France, la
Sphaigne de Magellan (
Sphagnum magellanicum) est une des espèces rares et uniquement présente ici, à Fontainebleau. Elle est déterminante pour la classement en ZNIEFF. Située quelques part sur les platières de Belle-Croix et Franchard, c'est dans ces tourbières qu'ont été réalisés plusieurs sondage jusqu'à 3 m de profondeur pour mieux comprendre l’histoire et le climat de notre région comme évoqué plus haut et dont voici le schéma de coupe et ses enseignements d'après l'étude de Thiry et Liron (
pour le détail de leur étude, téléchargez leur pdf).
Notez que la locution « before present » (BP) est utilisée en préhistoire, en paléontologie, en géologie et en climatologie pour désigner les âges exprimés en nombre d'années comptées vers le passé à partir de l'année 1950. Cette date a été fixée arbitrairement comme année de référence parce qu'elle correspond aux premiers essais de datation par le carbone 14 très légèrement postérieure aux premiers essais nucléaires qui ont perturbé la répartition d'isotopes utilisés en datation radiométrique.
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schéma de coupe des carottages à Fontainebleau et ses enseignements sur le climat d'après l'étude de Thiry et Liron |
Comme vous pouvez le voir sur le schéma, ces carottages ont également prouvé la présence de l'homme préhistorique à cet endroit de la forêt sans doute avant l'arrivée de la mare. Une présence qui doit probablement être rapprochée du site de gravures Mésolithiques du point de vue du Camp de Chailly situé à un peu plus de 2 km vers l'ouest où, en plus des gravures, il a été mis en évidence plusieurs foyers et un abondant matériel microlithique taillé.
Aujourd'hui les sphaignes sont menacées de disparition (tout comme le milieu dan lequel elles poussent). En effet, toutes les tourbières sont menacées par les drainages des zones humides. En outre, l'utilisation massive d'engrais chimiques dans les champs ont aussi nuit gravement au développement cellulaire des sphaignes. Elles ont pourtant un rôle cruciale tant pour la nature que pour certaines économies humaines (la tourbe a été utilisée comme combustible, matériel de construction mais aussi dans les produits hygiéniques). Les tourbières sont d'importants puits de stockage du carbone ; elles jouent un rôle de zone tampon diminuant à la fois le risque d'inondation en aval et de sécheresse estivale. L'évaporation et évapotranspiration des sphaignes rafraîchissent également fortement l'air. Bien entendu, le biotope formé par ces accumulations humides de tourbe fournit aussi un habitat irremplaçable à un large éventail de plantes et d'animaux.