Mémoire dans la pierre

J'ai déjà évoqué longuement l'importance des gravures rupestres préhistoriques de la Forêt de Fontainebleau et des Trois Pignons dans ce blog et sur la TL²B. Plus exactement, j'ai évoqué leur existence, publié quelques informations sur les très rares peintures rupestres de Fontainebleau, longuement épilogué sur la difficulté de préserver ces trésors archéologiques des imbécilités mais jamais je ne vous ai présenté des images des plus rares comme la Déesse Mère visible dans les Trois Pignons. Et pourtant quelle mystérieuse Dame que celle-ci. Profitant donc des conditions exécrables de ces derniers jours de l'année 2017, je suis allé lui rendre visite ainsi qu'à quelques grottes cachées dans notre belle forêt.
 
Je ne vais pas réécrire ici l'histoire de ces gravures. Je leur ai déjà consacré une page et vous pouvez y trouver un lien vers le guide d'initiation à l'art rupestre de Fontainebleau. Mais rappelons quand même quelques éléments pour vous situer dans le temps.
 
Les périodes qui vont nous intéresser le plus pour les gravures rupestres de Fontainebleau sont le Mésolithique et le Néolithique. Les derniers chasseurs, pêcheurs, cueilleurs nomades vivent au Mésolithique (de 9 500 à 5 100 avant J.-C.).  A partir de 10 000 avant J.-C., un réchauffement climatique (Holocène) s’opère, les forêts se développent à la place des steppes herbacées (les bouleaux puis les pins, noisetiers, ormes, chênes colonisent les plaines) et des espèces non grégaires comme les cerfs, les chevreuils et les sangliers prolifèrent. Ces changements environnementaux coïncident avec une mutation dans les techniques de chasse. On voit notamment une intensification de l'utilisation de l'arc, bien adapté à une végétation plus dense. Cette technique de chasse, apparue vraisemblablement il y a 12 000 ans, a nécessité la confection d'armatures microlithiques, caractéristiques des industries mésolithiques.
 
Le Néolithique (de 5 100 à 2 300 avant J.-C.) marque l'entrée de la Protohistoire qui est une période de très grands changements pour l’histoire des hommes : l’agriculture, l’élevage, la poterie, le tissage et le polissage de la pierre apparaissent avec les premiers villages sédentaires. A cette époque, l'homme se fixe progressivement en périphérie de la forêt de Fontainebleau et des Trois Pignons. S'il vivent en périphérie de la forêt pour profiter des rivières, les hommes ont certainement été impressionnés par les chaos rocheux que nous connaissons !
 
Profonds sillons dans le grès de Fontainebleau, mésolithique, Trois Pignons
En Europe, on connaît actuellement trois grands sites mésolithiques. Les premiers se situent au Nord, en Scandinavie où les populations qui vivaient dans les actuels Danemark, Suède, Norvège, pays Baltes et Russie ont laissé, dans des abris sous roche, des peintures et gravures rupestres, illustrant principalement des scènes de guerre, de chasse et de cueillette.
Au Sud, la deuxième zone riche en vestiges du mésolithique se situe en Espagne, où l’on parle d’« art rupestre du Levant », car situé du côté du Bassin méditerranéen et des Pyrénées. Ils recèlent de nombreuses peintures représentant des personnages stylisés ainsi que des scènes de chasse, danse, lutte et travaux agricoles. Mais des céramiques qui semblent dater de 4 000 ans av. J.-C. peuvent laisser à penser que ces sites font partie du néolithique. Un débat agite actuellement archéologues et préhistoriens à ce sujet.
 
Enfin, en France, l’art mésolithique est présent dans le sud de l’Île-de-France, ainsi que dans le massif gréseux du Tardenois, dans la région de Château-Thierry (Aisne). A Fontainebleau, ou plus de 1500 cavités rocheuses abritent des gravures rupestres ce qui en fait le second site après celui de la vallée des Merveilles et du mont Bégo (Alpes-Maritimes) qui, lui, date du néolithique/âge du bronze.

Mais à Bleau, à priori, rien de spectaculaire...sauf à s'attarder longuement et à prospecter l'ensemble des grottes gravées. En effet, vos premières rencontre avec cet art rupestre se limitera sans doute à une profusion de traits plus ou moins nombreux et profonds. Un art très répétitif.  « Il s’agit principalement de rainurages en forme de grilles, de quadrillages évoquant des tablettes de chocolat ou des grilles de prison, bref d’un art rupestre à base de lignes droites, non figuratif, répétitif, codifié que, faute d’éléments indicateurs, on ne peut dater que d’après le style, en l’occurrence celui de l’époque mésolithique m'expliquait un jour Alain Bénard, chercheur et président du GERSAR. D'après lui, l’artiste de l’époque ne pouvait tracer que des lignes droites pour des raisons techniques : il ne possédait que des lames en grès – appelées gravoirs –, plus rarement en silex, à peine plus solide que le grès qu’il entaillait. Il pouvait néanmoins profiter des courbures de la paroi et créer, des formes à trois dimensions.
 

Grotte Vuibert, Trois Pignons, Fontainebleau
 
Grotte Vuibert, Trois Pignons, Fontainebleau
 
 
 
 
 
 
 
 
Toutefois, certains hommes se sont risqués à graver d'autres représentations dans la pierre. Ici, une cavité abrite un cheval de l’époque paléolithique (entre – 15 000 et – 12 000)  tandis que d'autres cachent de rares représentations de cervidés.
 
Cervidé gravé, Grotte Thaurant, Trois Pignons
Là, superposés aux quadrillages typiques du mésolithique, surgissent un cavalier tracé à l’époque médiévale, ainsi qu’une « triple enceinte », trois carrés encastrés à l’instar de poupées russes, symbole chrétien du XIIe au XIVe siècle. On peut aussi observer de rares figures anthropomorphes, bras écartés, parfois dotés de trois doigts à chaque main. « Cette tridactylie pourrait être un marqueur culturel du VIIIe millénaire », avance prudemment Alain Bénard.
 
Hominidé tridactyle, Trois Pignons, Fontainebleau
Ces abris ornés n’étaient pas habités, mais étaient cachés et servaient probablement de lieux de rites ou de culte. Découvrant ces parois abritées, des humains s’y sont faufilés et y ont dessiné des gravures dans les parties les plus tendres mais aussi les plus fragiles de la roche. C'est d'ailleurs la pérennité de ces cultes païens  qui conduisirent bien plus tard les chrétiens à sanctifier bon nombre de ces sites en les affublant de nom de Saint et de multiples croix.
 
Gravures rupestres des Trois Pignons, Fontainebleau, Grotte Thaurant
Donc parmi la profusion de gravures, répétées jusqu'à la banalisation, je reste fasciné par la Déesse Mère ! Un vocable moderne qui fait référence à divers cultes qui auraient été rendus à une « mère universelle » du paléolithique. Un culte primitif de la fertilité qui aurait été universellement partagé et, dans lequel la représentation de la femme tenait une grande place et revêtait une dimension sacrée traduisant par une vénération pour la Terre. Certes les rotondités gréseuses de notre belle forêt offrent un large éventail de vénus callipyges aux grimpeurs qui prennent un plaisir certain à les caresser. Mais c'est dans la roche gravée, au milieu des quadrillages, sillons, marelles, séries parallèles, cupules, et autres rouelles que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs sont venus là il y a plus de 5000 ans pour graver, au sommet d'un pignon, caché dans une niche à presque deux mètres du sol, la Déesse Mère.
 
La Déesse Mère des Trois Pignons, Grotte Vuibert
 
La Déesse Mère des Trois Pignons, Grotte Vuibert
 
 
Elle n'apparaît pas tout de suite à celles et ceux qui trouvent sa cachette et sa schématisation restera sans doute bien mystérieuse aux profanes. Et pourtant, elle présente un visage bien connu. Celui de la Dame de Saint Sernin sur Rance, l'une des 120 statues menhirs de la Méditerranée.
 
Et comme si cette étrange ressemblance ne suffisait pas, Jean-Louis Albert, spécialiste de l'Afrique, rapportait dans ses carnets de voyage, des photographies de gravures rupestres très anciennes faites au Gabon dans les sites du Parc National de La LOPÉ (ville de Ayem) ou de Kaya-Kaya, près de Franceville dont celle-ci. Surprenant non ?
 
Déesse gravée au Gabon, photo de Jean Louis Albert
 
 
Bref, il y a dans notre forêt 1000, 1500 ou 2000 géodes gravées.  Mais ornés de quoi ? Que signifie cette profusion de signes ? Et quel besoin a encore l'homme moderne, celui du XXIe siècle, après ses ancêtres du XXe, du XIXe et jusqu'à -10 000 ans, de graver dans la roche un signe, son nom, une date... ?
 
Les graveurs projetaient-ils leur propre existence dans la gravure de ces géodes ? Cette gravure par usure de la pierre, par  érosion, n'est-elle pas un acte symbolique de dématérialisation ? Car finalement, par ces droites et autres signes, l'être humain a marqué, signé, identifié son existence en s'appropriant l’espace. Si les raisons des gravures rupestres de Fontainebleau ne sont pas expliquées par les archéologues, elles démontrent peut être une chose : à la fin du mésolithique, l’art pariétal jusque là figuratif a évolué vers l’abstraction, prémices d'une écriture à venir…
 
Mais ne vous méprenez pas, gravé dans la pierre, votre nom, dans trois ou cinq mille ans, n'aura sans aucun doute plus aucune signification pour les lecteurs futurs. En tous cas, pas plus que ces traits ancestraux aujourd'hui bien mystérieux ! Alors, s'il vous plait, observez ces gravures préhistoriques avec respect et n'y ajoutez pas votre épitaphe.
 

Pour en savoir encore plus :

- offrez-vous le très beau livre illustré de photographies noir et blanc d’Emmanuel Breteau
Mémoire rupestre. Les roches gravées du massif de Fontainebleau, Éditions Xavier Barral, 140 p.
- visitez le Musée départemental de la préhistoire d’Île-de-France à Nemours (Seine-et-Marne), 
- lisez Symboles et mystères. L’art rupestre du sud de l’Île-de-France, Éditions Errance, 2014.
 
Jetez un œil au site des fouilles des tombes d'Auneau au sud-ouest de notre Pays de Fontainebleau et à ce dossier de Futura Sciences et laissez-vous guider par cette vidéo sur les gravures de Fontainebleau

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