lundi 14 février 2022

Au sein de Dame Nature

C'est sans aucun doute la paréidolie la plus émouvante de la forêt de Fontainebleau ! L'enfant au sein de Dame Nature  dévoilé il y a quelques temps par Bruno Teste compte parmi les plus belles sculptures naturelles des grès. Vous connaissez ma passion pour ces farces de la nature et les nombreuses CréNatures que l'on peut observer en forêt. Ce week-end, profitant du très beau temps, je suis parti en chasse photographique aux morphostones ou métamorphes et j'en ai profité pour rendre visite à l'enfant !

L'enfant au sein de Dame Nature, Forêt de Fontainebleau
L'enfant au sein de Dame Nature, Forêt de Fontainebleau
(C) Greg Clouzeau - copie et utilisation interdite - merci !

Si l’allaitement en public a fait chez nous parfois polémique comme l’an dernier, il n’en reste pas moins que jusqu’au 16ème siècle, la représentation de l’enfant au sein était très courante dans l’art et la vie quotidienne et s’il n’existe pas à ma connaissance, de telles représentations dans l’art pariétal, ces scènes sont universelles depuis l’aube des civilisations et sur tous les continents. 

C’est le cas dès l’Égypte ancienne, où l’on trouve des milliers de statuettes d’Isis allaitant son fils Horus. Vu le faible pourcentage de statues qui a pu arriver jusqu’à nous, la production de ces statuettes devait être quasi-industrielle... La légende dit qu’elle aurait sauvé son fils d’une morsure de serpent grâce à son lait... Elle a été vénérée non seulement en Égypte, mais dans tout le bassin méditerranéen (Grèce, Italie…), et ce jusqu’au VIe siècle après J.-C. 

À Rome comme dans tout le monde gallo-romain, on trouve aussi des dessins sur des vases et des statues de déesses-mères allaitantes. On trouve aussi le même genre de statuettes sacrées sur d’autres continents, notamment en Afrique ou en Amérique précolombienne (céramique représentant la déesse aztèque de la fertilité Xochiquetzal allaitant, entre 1200 et 1520). 

En Europe, les Vierges allaitantes prennent donc la suite des déesses mères gallo-romaines. On en trouve dans tous les musées, dans les églises, en statues ou sur des tableaux, voire sur des vitraux (notamment dans la cathédrale de Chartres). La plus ancienne connue est une peinture murale qui se trouve sur la voûte de la catacombe de Priscille, à Rome mais c’est surtout entre le XIVe et le XVIe siècles qu’elles se sont multipliées, devenant un thème religieux de prédilection en France comme en Italie, en Espagne comme en Allemagne, en Autriche ou en Croatie… Les représentations de Vierges allaitantes étaient tellement courantes et nombreuses qu’on pouvait y mettre n’importe quoi, y compris le portrait par Jean Fouquet de la maîtresse du roi Charles VII, Agnès Sorel (1453/1454), qui trouvait ici l’occasion d’exhiber ses seins dont elle était très fière !

L'enfant au sein de Dame Nature, Forêt de Fontainebleau
L'enfant au sein de Dame Nature, Forêt de Fontainebleau
(C) Greg Clouzeau - copie et utilisation interdite - merci !

Est-ce pour cela que, en 1563, le concile de Trente mit un terme à cette vogue des Vierges allaitantes en interdisant la nudité dans la peinture religieuse ? Toujours est-il qu’à partir de là, il fallut trouver d’autres cadres pour montrer l’allaitement. Ce furent les « charités », très nombreuses au XVIIe siècle puisqu’on en compte plus de deux cents. On distinguait la charité romaine et la charité chrétienne. Dans cette dernière, on voyait généralement une femme allaitant un bébé et entourée de nombreux enfants d’âges différents. À partir du XVIIIe siècle, on ne trouve plus guère d’allaitements allégorique en dehors de l’esquisse de Daumier intitulée « La République nourrit ses enfants et les instruit », en 1848. Ce sont plutôt des scènes de la vie quotidienne (voir par exemple les estampes des Japonais Utamaro, vers 1800, et Kunigochi, vers 1840, où l’on voit notamment des bambins téter dans des postures acrobatiques) comme en France, où la femme qui allaite est en fait une nourrice (on le sait en général par le titre du tableau) comme ce tableau de la nourrice de Louis XIV, attribué à Simon François de Tours (1638). 

Les XIXe et XXe siècles offrent encore quelques beaux exemples d’allaitement  comme  ce tableau  de Frida Kahlo « Ma nourrice et moi » (1937). Ces deux derniers siècles verront s’épanouir les représentations de l’allaitement comme exaltation heureuse du lien mère-enfant notamment chez Renoir, ou « Louise allaitant son enfant », de Mary Cassatt), ou comme geste intégré dans la vie quotidienne, que ce soit chez les riches (« Avant le bal » d’Édouard Debat-Ponsan) ou chez les pauvres (« Le wagon de 3e classe » de Daumier, en 1863, « La paye des moissonneurs », en 1882, ou « La journée faite », en 1888). Après un petit passage à vide au milieu du XXème sans doute du à la désaffection pour l’allaitement lui-même, le genre revient petit à petit mais dans la réalité, l’allaitement en public reste au XXIe siècle mal vu par une partie de la population.




0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Bonjour,
Merci de l'intérêt que vous avez porté à cette publication. Votre commentaire sera adressé à Greg Clouzeau pour vérification avant sa mise en ligne.